Une interview de Sam Kernbeiser lors de l’émission de France Culture « Divers aspects de la pensée contemporaine – La Grande loge de France vous parle », du mois de Février 1999.
Année 1999
« Comme le monde irait mieux si les hommes de bonne volonté parvenaient à s’affranchir de leur sujétion aux impératifs dogmatiques et, par une application intelligente de l’esprit et non plus de la lettre des préceptes de leur enseignement religieux ou philosophique, à l’instauration d’un humanisme, d’une véritable religion universelle fondée sur les seules aspirations du cœur et de la raison. » Sam Kernbeiser
Unir ceux qui sont épars
Bernard Platon : Au cours de certaines de nos dernières émissions, certains frères de la Grande Loge de France ont rendu témoignage de la manière dont ils concilient leur foi religieuse, voire leur pratique, avec leur appartenance maçonnique, à la Grande Loge de France. Ils se sont exprimés en tant que “chrétien-catholique et franc-maçon”, “chrétien-protestant et franc-maçon”, “juif et franc-maçon”, “musulman et franc-maçon”, afin que vous puissiez vous rendre compte, par ces témoignages, chers auditeurs, que la liberté, la tolérance ne sont pas, dans nos loges, des concepts abstraits, mais s’expriment dans une pratique simple et quotidienne.
Voilà, certainement une manière universelle de vivre une véritable laïcité qui accepte l’alter ego, avec ses caractéristiques culturelles, dans sa totalité et sa différence : ” la vraie laïcité, comme le dit Monsieur Pierre Chaunu, ouvrant le secteur public à toutes les spiritualités (athéismes inclus) sous l’arbitrage d’un pouvoir démocratique”.
Aujourd’hui je reçois Sam Kernbeiser, un membre de la Grande Loge de France qui n’est pas croyant, au sens ordinaire du terme, mais refuse d’être considéré comme agnostique, ni comme athée. Alors où vous situez-vous au plan de la spiritualité ?
Sam Kernbeiser : Je comprends votre interrogation. Si être croyant, c’est croire en une révélation, en un absolu divin, je ne le suis pas. Mais je crois à la perfectibilité de l’homme pour autant qu’il y aspire et cherche à se perfectionner. J’y crois parce que je le constate autour de moi par une amélioration évidente dans le comportement et la façon de penser de nombre d’individus pour autant qu’ils fassent l’effort de remettre en question leurs certitudes.
En cela, je suis croyant. Par contre, ce n’est pas parce que je ne vois pas ou que je ne conçois pas quelque chose que je me sens le droit d’affirmer son inexistence ou sa fausseté. Voilà pourquoi je crois que le qualificatif d’agnostique ou d’athée ne me conviennent pas. A chacun sa vérité en ce qu’il croit et nul ne peut la nier du fait qu’il ne la voit pas ou qu’il la conçoit autrement. Aussi me garderai-je bien de nier l’existence d’un dieu ou d’une autre entité que je ne perçois pas. Je préfère répondre en terme d’ignorance que d’explication. Je préfère réfléchir à des problèmes qui sont à la portée de mes capacités de compréhension, c’est à dire à dimension humaine. C’est pourquoi les problèmes de compréhension des phénomènes métaphysiques ne se posent plus pour moi.
B.P. : Vous dites ne se posent plus, ils se sont donc posés ?
S.K. : Ils se sont effectivement posés. La croyance religieuse procède de l’éducation reçue, habituellement transmise dès la prime enfance par une tradition familiale que, même à l’âge adulte, l’on ne pense pas à remettre en question tant elle paraît être naturelle et qu’elle semble aller de soi. C’est pourtant cette éducation qui, inconsciemment ou non conditionne notre façon de penser et notre comportement. Nous devons en être conscients si nous voulons nous défaire d’une sensibilité qui limite notre perception du monde. Je crois avoir fait un pas important dans cette voie en confrontant ma pensée aux points de vue de ceux qui ne pensaient pas comme moi et surtout en cherchant à comprendre ce qui motivait leur point de vue.
C’est à partir du moment où ma réflexion n’a plus été focalisée par le côté religieux judéo-chrétien qui avait conditionné ma façon de penser, que je l’ai dépassée en la repensant et en l’interprétant d’une façon plus ouverte aux autres. Je dis bien dépassé et non pas rejeté. Je l’ai tout simplement considérée autrement qu’auparavant.
C’est alors que j’ai commencé à interpréter l’enseignement religieux que j’avais reçu dans un sens qui répondait mieux à mon état d’esprit, que j’en ai ressenti toute la spiritualité humaniste, une forme de spiritualité à dimension universelle que je retrouve à l’origine de toute forme de pensée ou de philosophie conduisant à l’amélioration de la condition humaine et à son épanouissement.
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